38 [ Mulholland Drive • 10 clés publiées par David Lynch ]


Mulholland Drive
Film réalisé par David Lynch, avec Naomi Watts (Betty-Diane), Laura Elena Harring (Rita-Camilla), Justin Theroux (Adam Kesher), Ann Miller (Catherine ‘Coco’ Lenoix), Lee Grant (Louise Bonner), … / États-Unis / France / 2001 / 2h26 .

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« Don’t play it for real… until it gets real. »

  • Un résumé
  • Réponses aux 10 clés publiées par David Lynch
  • Une version de l’histoire
  • Livret du Blu-ray
  • Lost on Mulholland Dr.
  • Liens et sources

Un résumé

Au nord de Hollywood, dans les ténèbres de la nuit, une limousine noire et teintée serpente le long d’une route isolée. Les phares baissés engloutissent le fleuve d’asphalte et trouent le brouillard de Los Angeles, rasant arbustes et panneaux de signalisation dans un sinistre ballet mécanique. Sur la banquette arrière une femme brune en rouge. Une collision mortelle va mettre en branle une série d’événements mystérieux et cataclysmiques… Une grande histoire de culpabilité qui fonctionne sur l’opposition entre rêve et réalité, deux destins brisés, une aspirante actrice qui n’a jamais percé et sa maîtresse qu’elle a fait tuée en pleine gloire.

Réponses aux 10 clés publiées par David Lynch
proposées par Philippe Rouyer (Positif, Psychologies Magazine, Le Cercle/Canal Plus), cours d’analyse de film à l’Université Paris 1)  (extraits de dialogue).

1 – Soyez particulièrement attentif au début du film : au moins deux clés sont révélées avant le générique.

La première clé, c’est l’image de Betty en transparence aux côtés de ses proches qui nous permet de comprendre qu’elle a gagnée un concours de danse. La seconde clé, c’est cette forme que l’on entend respirer sous le drap qui est en fait Diane se mettant en train de réinventer sa propre histoire.

2 – Observez bien lorsqu’un abat-jour rouge apparaît à l’écran.

Même si on ne le comprend pas sur le moment, la première apparition de l’abat-jour rouge au début du film marque la première interférence de la réalité dans le rêve de Diane. Elle a beau s’imaginer s’appeler Betty, à l’autre bout du fil il y a un tueur qui vient parler de l’assassinat de Camilla.

3 – Parvenez-vous à entendre le titre du film pour lequel Adam Kesher auditionne des acteurs ? Ce titre est-il mentionné à nouveau ?

« – C’est qui la suivante ?  – Camilla Rhodes… »   Dans le rêve, le cinéaste Adam Kesher auditionne des actrices pour le premier rôle de Sylvia North mais la mafia le contraint à choisir Camilla Rhodes.   « « L’histoire de Sylvia North ». Camilla Rhodes. Première. -Comment avez-vous connu Camilla ? -Sur « L’histoire de Sylvia North »…  »  Dans la réalité « L’histoire de Sylvia North » est bien le film qui a fait de Camilla Rhodes une star.   «  -Le réalisateur  – Bob Brooker ?  – Oui. Il m’a trouvée très bonne.  »    Il est normal que « L’histoire de Sylvia North » apparaisse dans le rêve de Diane, puisque ce film a joué un rôle considérable dans sa vie réelle. C’est en effet « L’histoire de Sylvia North » qui a lancé la carrière de Camilla et qui aurait pu faire de Diane une star si seulement le réalisateur ne lui avait préféré sa rivale.

4 – Un accident est une chose terrible… Faites attention à l’endroit où se déroule l’accident.

«  C’est au 6980, Mulholland Drive… »  L’accident qui empêche le meurtre dans le rêve se situe exactement à l’endroit où dans la réalité Camilla invite Diane à prendre un raccourci pour monter jusqu’à la villa du réalisateur Adam Kesher […]  tout en détournant des éléments de la réalité. Dans la réalité, Diane ne sait pas où Camilla a été tuée, alors elle imagine dans son rêve que c’est sur Mulholland Drive, là où son ami lui avait fait la surprise de la rejoindre.

5 – Qui donne la clé bleue et pourquoi ?

C’est le tueur qui donne la clé bleue à Diane pour lui signifier qu’il a exécuté son contrat. Il a bien assassiné Camilla.

6 – Faites attention à la robe, au cendrier, à la tasse à café.

David Lynch complique la narration en introduisant un flashback en retournant dans la réalité. Voici comment. Quand la voisine de Diane vient rechercher son cendrier, la clé bleue est bien présente sur la table. Diane se prépare alors un café avant de rejoindre le canapé en robe de chambre. Dans le même plan nous découvrons que nous sommes passés en flashback car Camilla est couchée nue, Diane est en short et sur la table, sa tasse à café est devenue un verre d’alcool près du cendrier. Evidemment la clé bleue n’est pas encore là puisque Camilla est toujours vivante.

7 – Au club « Silencio », quelque chose est ressenti, on réalise quelque chose, les éléments se rassemblent… Mais quoi ?

Au club « Silencio », Betty ressent un immense trouble devant le magicien, puis devant la chanteuse qui prouve que tout est illusion. On est dans un rêve. C’est là que Betty trouve le cube bleu qui mettra fin au rêve de Diane. Pour cultiver le trouble, Lynch joue sur deux objets. La clé bleue, seule preuve que Camilla a été tuée dans la réalité et la boîte qui permet d’effectuer les passages du rêve à la réalité.

8 – Camilla n’a-t-elle réussi que grâce à son talent ?

«  – C’est pour quoi faire, la photo ?  – C’est une recommandation  – A votre intention, Adam  – Ce n’est pas une recommandation  – C’est la fille  – Ray, occupe-t’en  – Attends, Adam  – Que j’attende ? Pas question ! Pas question ! »   Dans le rêve, il est clair que Camille Rhodes a été imposée sur  » L’histoire de Sylvia North  » par la mafia. « – Merde. C’est la fille  – Pas dans mon film !  – C’est plus ton film. »   Dans la réalité, on peut penser qu’il en va de même car la mafia est avec Camilla pour fêter son succès.   « On a parfois de bonnes surprises. »

9 – Faites attention aux détails autour de l’homme derrière « Winkies ».

L’homme, derrière le « Winkies » manipule le cube bleu qui précipite le passage d’un état à un autre. Dans le rêve, le cube bleu ramène l’héroïne à sa réalité. Dans la réalité, le cube bleu libère les hallucinations qui vont provoquer le suicide de Diane.

10 – Où est tante Ruth ?

Dans le rêve, tante Ruth est partie en tournage au Canada et elle a laissé son appartement à sa nièce Betty. Dans la réalité, le sort de tante Ruth est bien différent.   « – Je suis de Deep River dans l’Ontario. Une petite ville.  – Vous avez débarqué du Canada ?  – J’ai toujours voulu venir ici. Quand ma tante est morte… elle m’a laissé de l’argent. Elle travaillait ici.  – Dans le cinéma ?  Oui. »

Une version de l’histoire de Mulholland Drive
reconstituée par Philippe Rouyer dans l’ordre chronologique des faits.

La plus grande partie du film est un rêve. La réalité, c’est ce qu’il se passe dans les trente dernières minutes après le réveil de la blonde. Elle s’appelle Diane Selwyn et son histoire, elle la raconte à la mère du cinéaste Adam lors du dîner de gala dans la luxueuse villa de ce dernier. Elle vient de Deep River, Ontario. Elle a gagné un concours de danse qui la confirmé dans son envie de devenir comédienne. Un petit héritage qu’elle a fait à la mort de sa tante Ruth lui a permis de s’établir à Hollywood.

Lors du casting pour le rôle principal de « L’histoire de Sylvia North », elle a rencontré la brune Camilla Rhodes. C’est cette dernière qui a décroché le rôle qui a fait d’elle une star. Les deux filles sont devenues amantes et Camilla a aidé Diane à obtenir des petits rôles dans ses films jusqu’au jour où Camilla est tombée amoureuse du réalisateur Adam. Elle a alors décidé de rompre avec Diane qui l’a mal supporté. Au point que quand Diane apprend que son ancienne maîtresse va épouser Adam, elle utilise les derniers sous laissés par sa tante pour commanditer le meurtre de Camilla à un tueur.

Camilla a bien été tuée puisque Diane est maintenant en la possession de la clé bleue que devait lui remettre le tueur une fois le contrat rempli. Mais maintenant elle ne supporte plus son geste. Sous la couette elle se met à rêver, à réinventer l’histoire telle qu’elle aurait aimé qu’elle se déroule. Dans son rêve, elle est Betty, une aspirante actrice qui arrive plein d’espoirs dans le confortable appartement hollywoodien que lui a prêté sa tante Ruth. C’est là qu’elle rencontre une jeune femme brune amnésique qui dit s’appelait Rita. Cette dernière a perdu la mémoire depuis la tentative d’assassinat perpétrée par la mafia sur Mulholland Drive. Bienveillante, Betty recueille cette inconnue et va l’aider à retrouver ses souvenirs tout en se présentant avec succès à un casting. Le bonheur de Betty culmine quand Rita la rejoint dans son lit et lui avoue son amour.

Mais déjà le rêve lui échappe, le nom de Diane Selwyn est revenue à l’esprit de Rita. Betty accompagne son amie dans le bungalow de Diane où elle découvre un cadavre qui s’avérera être celui de Diane dans la réalité. Rita, dorénavant teinte en blonde afin d’échapper à la mafia, se réveille en pleine nuit pour entraîner Betty au Club « Silencio » où tout n’est qu’illusion. Betty trouve dans son sac un mystérieux cube bleu. Les deux filles rentrent à la maison pour ouvrir le cube avec la clé bleue que Rita avait en sa possession après son accident. C’est la fin du rêve.

Retour à la clé bleue, après avoir repassé les derniers événements en flashback, Diane ne peut plus contenir sa culpabilité symbolisée par une créature derrière le restaurant Winkies. Hantée par les figures de son passé, elle sombre en plein délire et finit par se suicider. Son fantôme hante les hauts lieux d’Hollywood aux cotés de celui de Camilla Rhodes. Le silence scelle ces deux destins brisés.

Livret rédigé par Adam Woodward
pour l’édition Blu-ray de Mulholland Drive (Studio Canal Collection)

Un des plus grands films américains du 20ème siècle –  Au rythme taciturne de la musique d’Angelo Badalamenti, la séquence d’ouverture de la labyrinthique histoire d’amour de David Lynch instille non seulement une atmosphère sombre, mais distille aussi, de manière un peu métaphorique, les tensions à l’origine de l’histoire du film. Bien que considéré comme l’un des plus grands films américains sortis au soir du 20ème siècle, le neuvième long métrage de Lynch fut en fait une sorte d’accident. Ou plutôt, la somme d’une succession de mésaventures.

Pilote TV refusé – Initialement conçu comme une série télévisée dans la lignée de la cultissime Twin Peaks du début des années 90, Mulholland Drive vit le jour au printemps de 1999 sous la forme d’un pilote de 94 minutes commandé par la chaîne ABC. Il devait marquer le retour de Lynch à la télévision. Mais devant l’insatisfaction du diffuseur au regard des projections tests, et face à l’appréhension soulevée par la structure narrative non linéaire et la composition globale de l’intrigue (que Lynch avait malicieusement soustraite aux dirigeants du studio), le projet fut abandonné. Le pilote ne fut jamais diffusé.

Mulholland Drive remis sur rails – Momentanément forcé d’abandonner le projet. Lynch se lança vers une nouvelle aventure, raconter l’histoire vraie d’Alvin Straight (alias « l’homme tondeuse »), vétéran de la Seconde Guerre mondiale né dans l’Iowa, dans Une Histoire vraie. C’est là que le potentiel de Mulholland Drive prit toute son ampleur lorsqu’une nouvelle société de production fit montre d’un regain d’intérêt et ressuscita le projet. Le destin du film était scellé. Dix-huit mois après qu’ABC a laissé tomber le pilote original. Studio Canal (qui produisait Une Histoire vraie) acheta les droits, doubla le budget, et remit Mulholland Drive sur les rails. Des semaines de tournage supplémentaires devaient suivre; les décors furent reconstruits et l’équipe du film rappelée. Pourtant, au milieu de l’enthousiasme revivifié pour donner un nouveau souffle à Mulholland Drive, les affres du doute commencèrent à éclore. Alors que Naomi Watts reconnaissait n’avoir jamais lu le script final avant d’endosser le rôle de Betty Elms (à la base, elle fut engagée sur son charisme), les autres acteurs admirent par la suite ne pas avoir saisi le sens de l’intrigue. Bien que dubitatifs quant à certains aspects de l’histoire, ils s’accordèrent sur une chose: c’était un jeu pour Lynch, et il savourait le malaise collectif. Toutefois, à l’insu de son équipe, une nuit, Lynch remania et rallongea son scénario d’une séquence épiphanique que le réalisateur considère comme l’une des plus « belles expériences » de sa carrière. En l’espace de quelques mois, Mulholland Drive passa d’un pilote refusé (et d’un montage que Lynch finit lui-même par détester) à un long-métrage de 147 minutes qui n’était pas moins que la conception définitive du metteur en scène et une synthèse anarchique entre rêve et cauchemar.

Chef d’œuvre de Lynch – Presque une décennie après sa sortie en salles, il est presque impossible d’imaginer ce que serait le paysage cinématographique contemporain sans Mulholland Drive ; tel est le respect auquel pousse le film. En effet, il s’agit là d’un film considéré par beaucoup comme le chef d’œuvre de Lynch : en 2001, l’accueil critique fut unanime, et Lynch décrocha une nomination pour le meilleur réalisateur aux Oscars et le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes la même année. On peut toujours tergiverser à l’envi pour imaginer à quoi aurait ressemblé Mulholland Drive dans sa forme sérielle, même si Lynch a laissé entrevoir des pistes au fil des ans. Cependant, aujourd’hui, il ne saurait être question de remettre en cause la place du film dans les annales du cinéma américain. Inimitable et inextricable puzzle cinématographique, il est voué à être disséqué et réassemblé ad vitam aeternam. C’est un film à explorer et explorer, toujours et encore; voyage intensément insaisissable, graduellement jouissif qui exige moult visites, mais n’oblige jamais ses spectateurs à atteindre la même et unique destination.

Déconstruction de la machine hollywoodienne – En ce sens, Mulholland Drive est une œuvre cinématographique totale : une collision de l’art et du théâtre qui transcende le médium cinématographique en un dense damas de nuances narratives énigmatiques. Ainsi, en raison de toutes ses complexités immédiates, Mulholland Drive est sous-tendu par un sens manifeste de la déconstruction, pas de lui-même, mais de la machine hollywoodienne qu’il scrute avec férocité. On peut gloser à satiété sur la posture idiosyncrasique de Lynch – c’est un cinéaste à la fois d’une inorthodoxie radicale et d’une dextérité unique en son genre, et impossible à rattacher à un quelconque courant cinématographique – mais sa connaissance profonde de l’industrie du cinéma en fait également une puissante force culturelle. Après avoir migré de l’Amérique rurale vers la ville, à la poursuite d’une carrière artistique, ses films – de Eraserhead en 1977 à lnland Empire en 2006 – révèlent souvent une fascination pour la vie urbaine et industrielle. Il n’est nullement étonnant que dans sa représentation de la ville où il vit et travaille aujourd’hui et, plus spécifiquement, d’une route, Lynch condense le caractère trompeur de l’industrie cinématographique.   Située à l’ouest de la célèbre route 405, Mulholland Drive a longtemps servi de passage vers le rêve américain, coupant comme il se doit à travers la crête des Santa Monica Mountains, elle jette une ombre serpentine sur le bassin de Los Angeles grouillant en contrebas. Artère qui palpite au rythme d’un voisinage de vedettes passées et présentes, Mulholland Drive est décrite comme une route séduisante et mystérieuse; son isolement, dit-on, favorise une certaine peur irrationnelle quand le soleil décline au-dessus de la vallée de San Fernando et plonge dans le Pacifique.

Références historiques – Tout comme une imposante façade de neuf lettres monte la garde sur les contreforts venteux de North Hollywood, cet infâme monument à deux voies est jonché des fantômes d’innombrables icônes fameuses. C’est une route que Lynch lui-même a beaucoup empruntée, et en tant que tel l’onirisme qui agite l’âme de Mulholland Drive est enseveli par des flashes distincts de familiarité et de conscience. Certes, une méticuleuse intertextualité donne sa marque de fabrique au cinéma de Lynch, mais jamais un film de Lynch n’aura si ostensiblement été imprégné de références historiques. Bien que présenté comme « Une histoire d’amour dans la ville des rêves », Mulholland Drive est par essence et en partie un hommage éponyme aux légendes et legs qui définissent L.A. comme l’indépassable métropole de l’espérance et de l’ambition.   En effet, les clins d’œil de Lynch à de véritables histoires criminelles qui hantent encore la ville sont sans équivoque ; en l’espèce, le plus célèbre des crimes irrésolus de Los Angeles: le meurtre de Black Dahlia. « Black Dahlia » était le surnom donné à une jeune première de 22 ans nommée Elizabeth Short, dont le cadavre fut découvert égorgé dans un îlot isolé entre la 39e rue et Norton au sud de Los Angeles, en Janvier 1947 – elle était plus connue par sa famille et ses amis en tant que « Betty », nom donné par Lynch au personnage de Naomi Watts. C’est une piste un peu ténue, peut-être, mais l’obsession de Lynch pour l’affaire n’est pas un secret. En fait, Lynch citait le massacre d’E. Short comme influence majeure pour la scène clé du meurtre dans son thriller de 1997, Lost Highway. Et à un moment, Lynch détint même les droits d’un roman inspiré de ce crime – même s’ils furent ensuite acquis et adaptés par Brian De Palma pour Le Dahlia Noir en 2006.   Bien sûr, la nostalgie et la fascination sous-tendent les motivations qui poussèrent Lynch à faire Mulholland Drive, et il est vrai que par sa gratitude envers le passé le film finit par créer sa propre histoire. En plus d’ancrer Naomi Watts dans la tradition, Mulholland Drive met en scène Ann Miller, légende des comédies musicales de la MGM, pour sa dernière performance à l’écran, avant sa mort en 2004, dans le rôle de Coco Lenoix. Coco, à bien des égards, symbolise la vieille garde de Hollywood: en gérante d’un complexe locatif et première à nourrir les aspirations de Betty, elle incarne le système des studios qui dirigea l’industrie cinématographique dans les années 1930 et 40, au cours desquelles les acteurs espéraient être découverts puis pris en charge par les cinq grands studios de l’époque.

Hypnotique mosaïque néo-noire – Le vernis intertextuel qui enveloppe Mulholland Drive est le moyen par lequel Lynch garde les fans et les critiques dans un état de fébrile rumination. Ce qui rend son hypnotique mosaïque néo-noire si éprouvante, ce sont les dispositifs thématiques récurrents utilisés à cet effet par le très estimé cinéaste. Le travail de Lynch est souvent sur-interprété par les critiques et les universitaires, mais ce qui est incontestable dans Mulholland Drive c’est une accentuation du sens narratif et des processus qui le construisent. Le désir de Lynch est de réfléchir sur les conventions narratives cinématographiques qui baignent Mulholland Drive. C’est un film d’une voix auteuriste claire, et il faudrait (mais c’est rarement le cas) le considérer au-delà des pastiches et des vignettes qui sont si volontiers repérées dans les personnages récurrents et dispositifs clichés qui façonnent le cinéma lynchien.   Des éléments contraires, espoir et désespoir, réalité et illusion, et lumière et obscurité peuvent aider à fausser la perception du réel chez le spectateur, mais en s’abstenant de simplement bloquer tout désœuvrement, les ouvrages décousus de Lynch sont là pour être effilochés et raccommodés, et invitent les spectateurs à tricoter leurs propres interprétations des événements afin d’y mieux broder un sens moins matériel de la réalité. Mais si la réalité est la facette la plus ambiguë de Mulholland Drive, il est révélateur que le film ait été salué comme un drame allégorique bien monté, souligné par le commentaire social érudit de Lynch. Comme le classique du film noir, Sunset Boulevard (1950) de Billy Wilder, Mulholland Drive explore les illusions périlleuses d’innombrables prétendues vedettes ou, comme dirait Lynch, la « putréfaction humaine » qui souille les rues de Hollywood.

Fantasme et illusion – Ça pourrait bien être un obus âpre, mais la sincérité des personnages de Mulholland Drive nous laisse à distance de tout spectacle misanthrope de la part de Lynch. Au contraire, Lynch célèbre les véritables talents d’Hollywood, tels qu’il les voit : ainsi, rend-il hommage aux joyaux de l’âge d’or, Ann Miller et Lee Grant, tout en décrivant Betty comme une actrice merveilleusement douée dont le talent brut est rapidement reconnu. Bien sûr, Betty est une âme torturée, une femme au bord de l’effondrement mental dont le regard déformé fonctionne comme unique point de vue du film. Son monde est un monde composé d’une galerie de personnages bizarres et perfides, mais c’est la relation entre Betty et la femme brune en rouge qui, en premier lieu, distille un mélange capiteux de fantasme et d’illusion.   Les récits Lynchiens pullulent de personnages grossiers et clichetonneux et c’est au spectateur de rétablir l’équilibre de chacun d’entre eux. C’est cette tonalité polymorphe qui rend Mulholland Drive si intrigant, pour des spectateurs plus coutumiers de la transparence du cinéma grand public hollywoodien et susceptibles de rester sur leur faim. Les impitoyables négociants et acteurs de l’industrie côtoient des femmes fatales que Lynch travestit tantôt en jeunes espoirs à l’œil scintillant tantôt en énigmes glaciales et amnésiques. Les personnages surréalistes et cauchemardesques sont des citoyens ordinaires dans le monde de Lynch, et plus loin le spectateur est embarqué, plus il devient évident que nul n’est tout à fait ce qu’il prétend être. Cela se manifeste de manière cruciale, dans Mulholland Drive, à travers les crises d’identité des deux protagonistes féminines principales, taillées dans le roc de la tradition des femmes schizophrènes qui hantent Twin Peaks, Lost Highway et lnland Empire.

Betty – Entre le moment où une Betty au visage radieux quitte l’aéroport de L.A.X. et le moment où elle arrive à l’appartement de sa tante Ruth, son optimisme pétillant est palpable: « Je suis tellement excitée d’être ici. Je veux dire, j’arrive tout juste de Deep River, dans l’Ontario, et me voilà dans cet endroit de rêve. » En revanche, la personnalité de Betty commence à se fragmenter et sa désagrégation mentale à se concrétiser lors de la scène pivot de l’audition, où elle délivre une performance étonnamment puissante. C’est ici que le rêve de Betty devient tangible, et c’est à ce moment là que les graines de l’incertitude quant à la véritable identité de Betty germent dans l’esprit du public.

Rita – La femme brune en rouge est quant à elle, dès le départ, un personnage tout à fait énigmatique. Son rôle est d’abord de mystifier, de brouiller et, à travers sa propre désorientation, d’instiller la suspicion et l’incertitude chez le spectateur. Même son nom relève d’un dilemme, l’ayant adopté après avoir vu, une affiche de Rita Hayworth dans l’appartement de tante Ruth (d’ailleurs, Hayworth est née Margarita Carmen Cansino et changea de nom plus tard pour accroître son impact).

Une dynamique romantique douce-amère – Suite à la perte de mémoire de Rita, Betty prend sur elle-même d’endosser le rôle du détective, et tandis que le binôme repasse sur les traces de Rita, il se laisse entraîner dans un rendez-vous érotique qui égare le public. Cette dynamique romantique douce-amère est peut-être la plus sincère de tous les films de Lynch, mais s’il y a une arrière-pensée à l’œuvre, c’est l’obscurcissement des transformations significatives que Betty et Rita subissent alors même que l’intrigue se fige brusquement. La myriade de symboles en jeu dans Mulholland Drive justifie une analyse poussée, mais plus ces subtils renversements de rôles sont laissés en gestation, plus les visées culturelles de Lynch se font pénétrantes.

Quel est donc l’objectif suprême de Lynch ? Mulholland Drive est-il une simple observation de la valeur réelle de la culture people en tant que marchandise, ou invite-t-il à une plus grande considération de ce que signifie être un individu dans un environnement dépourvu de véritable identité ? C’est précisément cette envie pressente de démêler les fils … que Mulholland Drive a inscrite chez les spectateurs et les critiques, et c’est ce qui assure que le public continuera à savourer de se perdre sur l’autoroute surréaliste de Lynch pour des générations à venir.

Adam Woodward
Rédacteur en chef pour le web magazine Little White Lies depuis 2009. Il a aussi publié de nombreux articles sur des films notamment pour Playground magazine et Eye for Film.
Traduction : Nadia Meflah



Lost on Mulholland Dr.
If you are looking for a place to look closer and talk further about Mulholland Dr. – you found it.



Liens et sources

Retour a Mulholland Drive Part 1 (11’05) (2003)
Retour a Mulholland Drive Part 2 (12’48)
Les Ombres de Mulholland Drive, par Romain Estorc pour Critikat.com
Mulholland drive, analyse du film par J-L L le 2/5/2002 | CineClubdeCaen.com
Mulholland Drive de David Lynch; écrit par par Hervé Aubron; Ed. Yellow Now; Côté films #6; 2006
Mulholland Drive de David Lynch, écrit par Hervé Aubron, analysé par Raphaël Lefèvre pour Critikat.com



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dernière mise à jour le: 5 juin 2013

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